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LE MONDE | 21.02.02 | 12h09
"Vagabond" vers le passage du Nord-Est
Dès juillet 1879, le baron suédois Adolf Erik Nordenskjold a été le premier navigateur à passer de l'Atlantique au Pacifique en longeant les côtes de la Sibérie. Partie de Göteborg le 4 juillet 1878, la Vega, une baleinière de 45 mètres, a été stoppée par les glaces début septembre, peu après le cap Chelagsky, à quelques jours de navigation du détroit de Béring. Cette expédition de scientifiques a dû hiverner dix mois avant de franchir le passage du Nord-Est. Il faut attendre quarante ans pour trouver trace du deuxième passage par Roald Amundsen.
NECESSITE D'UN BRISE-GLACE Plus encore que la banquise, la révolution d'Octobre et la militarisation de zones stratégiques comme les mers de Barents et des Tchouktches ou le détroit de Béring ont interdit le passage du Nord-Est jusqu'au voyage de l'Astrolabe de Pierre Sauvadet en 1991. Depuis, les Russes s'efforcent de développer cette voie maritime qui permet de mieux exploiter les richesses du sous-sol de la Sibérie. Cinq brise-glace à propulsion nucléaire ont été construits. Mais seul un voilier russe bouclant un tour du monde, l'Apostol, a pu forcer ce passage en 1999 avec l'aide d'un brise-glace. Lorsqu'il quittera Saint-Quay-Portrieux (Côtes-d'Armor) avec Vagabond le 12 mai, Eric Brossier espère pouvoir tenter une première : le passage du Nord-Est sans hivernage. A trente-deux ans, cet ingénieur en génie mécanique a déjà un passé de bourlingueur : traversées du Grand Nord québécois (1990), des déserts de lave d'Islande (1991) et du Pakistan (1992) à VTT ; raft au-delà du cercle polaire au Canada (1992) ; trekking en Terre de Feu (1996) ; désert de Gobi à cheval et à dos de chameau (1997) ; kayak sur le lac Baïkal et alpinisme au Kamchatka (1998). C'est le service national qui a orienté son choix de vie actuel. Il opte pour les îles Kerguelen où, de décembre 1993 à février 1995, il est responsable de l'observatoire de magnétisme et de sismologie de l'Institut français pour la recherche et la technologie polaires. "Une expérience très forte, dit-il, dans une contrée extrêmement humide et ventée." Cet isolement, à 2 000 km de l'Antarctique, est rompu par l'arrivée d'Isabelle Autissier pour une réparation de fortune après son démâtage dans un tour du monde en solitaire avec escales. Eric participe à ces trois jours et quatre nuits de travail non stop, mais il est surtout impressionné par la passion de la navigatrice. Ses longues marches à Kerguelen lui ont permis de définir ses projets. Il aimerait retourner d'une façon originale au Japon où il est né. Il souhaite aussi continuer ses voyages. "Le voilier m'est apparu comme un beau moyen de voyager en le transformant en outil de travail et d'accueil ou en camp de base pour des expéditions", dit-il. A son retour en métropole, il enchaîne les missions de prospection sismique pour la Compagnie générale de géophysique et fait part de ses projets sur Internet. On lui parle de Vagabond.
SURVOLER LA BANQUISE Conçu en 1978 par l'architecte Gilbert Caroff pour Janusz Kurbiel, ce voilier polaire de 15,30 mètres compte cinq hivernages dans l'Arctique et a franchi dans les deux sens le passage du Nord-Ouest en 1982 et 1988. L'aventurier polonais n'a pu mener à terme des travaux de rénovation pour tenter un tour de l'Arctique en quatre ans. Eric Brossier a acquis Vagabond en octobre 1999 pour un investissement proche de 150 000 euros. Le rêve de rallier le Japon par le passage du Nord-Est prend corps. Au Salon nautique, Eric rencontre France Pinczon du Sel. Ancienne étudiante des Beaux-Arts et diplômée en design naval, cette aquarelliste a été subjuguée par les paysages de l'Antarctique en participant en 1997 à l'expédition Océantarctis sur Pen-Duick III. En 2000 et 2001, ils font ensemble deux navigations estivales d'entraînement au Groenland sur Vagabond en accompagnant des géologues de l'Institut polaire, puis sélectionnent quatre équipiers pour le passage du Nord-Est : un architecte naval finlandais, une spécialiste néerlandaise des ethnies sibériennes, un ingénieur géophysicien russe et un mécanicien français adepte de parapente, pour survoler la banquise. Il ne reste plus à Eric Brossier qu'à conclure les démarches auprès des administrations et des ministères russes concernés (défense, tourisme, environnement, FSB [l'ex-KGB]) pour obtenir les autorisations, faire un dépôt pour payer les secours éventuels et préparer l'inspection de Vagabond à Mourmansk. Faute de parrainage pour cette expédition, il ne peut recourir aux services du Club aventure de Moscou, qui propose de régler ces formalités en échange de 20 000 dollars. Les aventuriers russes sont aussi devenus des hommes d'affaires. G. A. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 22.02.02
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