Vie à bord de Vagabond...
France Pinczon du Sel |
4.
Dans le passage du Nord-Est !
Lorsque la mer vous reprend c'est entièrement, avec ses changements
de visages, de rythmes, de surfaces liquides ou glacées
Etonnante route déjà jusqu'à Tcheliouskine. Pour
atteindre le cap le plus au nord du continent eurasiatique, il faut
traverser les mers de Barentz et de Kara. La Nouvelle Zemble qui les
sépare, si jolie virgule sur la carte, se résume pour
nous en une basse croûte de terre aperçue dans la brume.
Dès lors, le changement s'opère : au bon vent qui nous
poussait, à la mer vive et agitée qui nous secouait succède
le mystère des brumes calmes, calmes, qui cachent les premières
glaces. L'eau verte ou marron s'émaille parfois de troncs charriés
par le grand fleuve Yennisséi. Nous y voilà dans la différence.
Les lumières de l'Arctiques, camayeux clairs et doux, sont ici
prolongées par une étrange sensation d'étendue
puisque la côte, pourtant proche, ne se laisse que deviner et
les 2 à 15m d'eau dans lesquels Vagabond trace sa route aplatit
encore le paysage dans nos esprits !
Notre premier passage dans la glace se fait avant Dikson. Le brise-glace
Sovietsky Soyouz posté en veille proche du champ de pack nous
en indique le périmètre, ainsi que la meilleure route
à suivre pour le contourner. Cependant, quel plaisir de retrouver
cette atmosphère, de slalomer quelques heures entre les plaques
sales et d'apercevoir nos premiers phoques ! Ephémères
retrouvailles.
Plus tard, entre Dikson et le cap nord de la Russie, la confrontation
devient découverte : cette fois, ce sont des plaques immenses
et plates, véritables morceaux de banquise pas encore disloqués.
L'aspect nénuphars géants congelés de la glace
est magique. Vagabond s'engage doucement dans un long couloir ouaté
de brume
pour finir à l'arrêt. Première veille
dans les glaces, nous jubilons. Moteurs éteints, nous profitons
du silence, du nid de pie, puis d'un éclairage nouveau pour laisser
Samuel et sa caméra sur un bout de banquise, petit point dans
l'immensité
Suite à cette belle journée dans les glaces nous avons
droit à une vraie navigation sous voiles dans grand soleil et
houle serrée, 18 à 25 nuds de vent au pré
sur une mer verte. Plus tard le long de la côte toujours imperceptible,
le ronron régulier des moteurs nous berce à nouveau pour
atteindre le fameux cap Tchéliouskine : pas de routine dans la
météo.
Notre 3eme rencontre avec la glace se produit un peu soudainement, en
mer de Laptev, à une journée de Tchéliouskine.
Gérard slalomait sans difficultés pendant son quart "
de nuit " entre des débris puis des plaques de glace dans
la brume, génois déroulé en grand. A mon tour je
me concentre par un vent arrière forcissant. Soudain, une immense
plaque grise surgie de la brume me fait presque faire demi-tour. Eric
réveillé en urgence prend la barre tandis que je roule
le génois qui bat par 28 nuds de vent. Le froid sur les
mains, l'effort violent après 2 heures de concentrations à
la barre me laissent toute affaiblie, pas loin de tourner de l'il
!En descendant vers Tiksi, notre sillage dessine donc un beau serpentin
ondulant entre le sud et l'est, au gré de nos tentations, jouant
à ne pas se faire trop enfermer par les glaces. Quelques gros
morses avachis sur des plaques nous regardent passer plus curieux qu'effrayés,
certaines tentatives de mettre plus d'est que de sud dans notre cap
nous font tâter de la perche et pousser du glaçon ; nous
opérons même une marche arrière, on ne gagne pas
à tous les coups !
Cependant, quelle belle satisfaction de voir Vagabond casser allègrement
ces plaques bien plates, qui ne nous agressent pas comme celles du Groenland.
Deux personnalités nouvelles se sont installées dans
notre environnement quotidien, de manière bien concrète
ou parfois invisible
Dagmar : vaisseau fantôme-bateau pirate, viking semé hier
dans la glace, tantôt derrière tantôt devant. La
fière coque rouge battant pavillon allemand, munie de flèche,
foc, clin foc, vergue et bôme immense fait même route que
nous. Plutôt qu'une compétition, c'est une complicité
entendue qui lie les deux équipages. Nos " cousins germains
" comme les appelle Gérard, en sont à leur 4eme tentative
de passage par cette route. Nous réalisons ensemble la chance
que nous saisissons cette année, avec des conditions de glaces
qui s'avèrent exceptionnelles. Plutôt invisible hors des
escales, ils n'en sont pas moins bien présent. Belle sensation
de nous savoir deux voiliers rassemblés dans cette aventure unique,
deux voiliers étrangers totalement différents. Si nous
réussissons ce passage ensemble et en une seule saison, le symbolisme,
vu le contexte actuel, nous semble aussi fort que la page d'histoire
qui se tournera.
Plus concret, Boris. Embarqué à Mourmansk, cet ancien
pilote de glace russe sexagénaire a pris doucement sa place au
sein de notre petite équipe. D'abord, il nous a étonné
par son adaptation rapide au comportement agité de Vagabond.
Petit à petit au fil des conversations, nous décelons
même son humour. Depuis le départ de Karen à Dikson,
dorénavant unique interprète à bord, il assure
tant bien que mal aux escales les relations et traductions avec les
gardes côtes, nous assiste avec empressement (plus parfois qu'avec
efficacité
) dans les aspects logistiques tels que l'approvisionnement
en gasoil, en l'eau, la recherche d'une connexion internet ou d'un sauna.
Sur ce dernier point, il est têtu ; pas question de rester sur
un échec. Une fois les formalités d'entrées accomplies
à Tiksi, nous ne comprenons pas son air contrarié ni ses
conversations orageuses avec les douaniers.
" Un problème ? " demande Eric inquiet.
" Oui. Ils ne trouvent pas les clefs du sauna pour tout de suite.
" (23h heure locale !)
Chasseur et pêcheur dans l'âme, notre " pilote "
se désole de l'absence d'un fusil à bord dès qu'il
voit un canard ! Je dois préciser que cela améliorerai
notablement son ordinaire puisqu'il n'aime ni la viande fumée
ni la séchée, et que nous n'avons que ça ! A Dikson
il achète donc un bon morceau de viande de renne et prépare
d'énergétiques soupes appelées borch, ainsi que
de copieux plats de riz au renne appelés très justement
" plouf ". A Tiksi, c'est le pêcheur qui réapparaît.
Il achète à un Evenk 5kg de poisson, les sales, plus tard
les suspend sur la plage arrière, ce qui ne manque pas de faire
de l'animation tant de notre coté lors des manuvres (raz
le bol de ces coups de tête de poisson qui pue !) que du coté
des goélands
Au fur et à mesure que nous avançons,
nous comprenons malgré tout une différence importante
qui nous sépare : Boris, de par son âge, ne peut imaginer
d'autres pratiques que celles qu'il a connu durant la période
de l'Union Soviétique, en particulier au niveau de la rigidité
du système. Pas question d'envisager d'autres escales que celles
planifiées et autorisées, même s'il s'agit d'une
plage vierge de toute vie humaine.
" do you have autorisation ? What about your responsabilities ?
! "
Point d'entorses concevable, même s'il s'agit du lieux d'hivernage
de notre prédécesseur illustre, le baron Nordenskjold
! Cela crée quelques dissensions, mais ne nous empêche
finalement pas de lui prouver que notre expédition n'est pas
mise en péril, à l'accueil chaleureux dans un village
de pêcheur.
Le paysage, la mer, les animaux défilent, tandis que les quelques
escales précisent et ajustent notre idée de la vaste Sibérie
du nord. Les distances, le jeu de savoir quels pays se trouvent sur
les mêmes longitudes (elles défilent à un rythme
invraisemblable !), nous en donnent clairement la mesure.
A chaque escale, l'usage du bagna est une pratique russe que nous adoptons
avec plaisir. Le bagna à lui seul en dit long sur l'état
du lieu, ainsi que sur le notre
Dikson (73°30N 80°31E, longitude du Srilanka). Ses grues, son
ta de charbon, sa brume et sa bruine
quelques heures après
notre arrivée, un bon bagna semble la meilleure manière
de plonger dans le bien être mérité après
une première étape mouvementée. Boris, motivé
à cette idée, réussi à obtenir les clefs
du bagna pour 22h heure du bord
2h du matin heure locale. Sa négociation
est simple : les clefs du bagna contre une bouteille de vodka ; le plus
étonnant est alors de voir le gardien préférer
une plaquette de Vagabond à sa bouteille !Les garçons
partent en premier, puis Karen et moi prenons le relais. Boris heureux
et détendu nous montre comment utiliser les lieux, il n'a plus
envi d'en sortir ! La minuscule cabane en bois chauffée à
bloc contraste avec la frêle et glissante passerelle par laquelle
on y accède, plantée dans le sable noir charbon, de la
même couleur que les façades des austères immeubles
abandonnés
Engins à chenilles à moitié
enlisés, fenêtres sans vitres, tas de ferrailles éparses
témoignent d'un triste abandon. Les trois quarts de la ville
ont été déserté en 10 ans, l'ancien port
de la route du nord a enterré ses heures de gloire... Donc cette
nuit, petit bagna avec vue imprenable sur le quai occupé d'un
Dagmar, d'un Vagabond, et de quelques remorqueurs plus ou moins en état.
La " piscine " à l'entrée ressemble à
une baignoire sans fond remplie d'une eau sombre et 3 pas plus loin,
il fait tellement chaud que l'on ne peut que se déshabiller pour
envisager la suite. Deux bassines en fer recevront le mélange
d'eau bouillante et d'eau froide afin de nous permettre de nous récurer.
Un tuyau en fer tordu sert de douche, chaude les premières minutes
De toute façon, la douche froide est un vrai bonheur après
le sauna. Celui ci est tellement suffocant que l'on décide de
l'utiliser à notre manière, porte ouverte pour ne pas
tourner de l'il ; on peut ainsi continuer de causer du sauna à
la douche, séparé de moins de deux mètres. Pendant
ce temps les cafards vivent leur vie, sans trop aller ausculter nos
vêtements je l'espère.
Cap Tchéliouskine (77°43N 104°14E et sur la même
longitude, l'Australie !). L'ancre accroche le sol au plus nord de nos
rêves de l'été, en fin d'après-midi le 12
août. Un civil et deux uniformes nous attendent déjà
sur la berge, pour des formalités rapides et agréablement
accomplies grâce à la présence de Sacha, géophysicien
russe bilingue en visite sur la base scientifique voisine. 20 gardes
côtes et une poignée de scientifiques vivent ici. Un gros
cairn supposé datant du passage de la Véga en 1878 et
deux plaques datant bien, elles, du passage de Tchéliouskine,
font face à la mer et au Nord. Les gardes côte sympathique
qui nous escortent vérifient que nos objectifs photo restent
dirigés vers ce Nord, et surtout pas vers l'incroyable "
bardak " de fûts et de débris rouillés qui
jonchent le sol à perte de vu, dans des coulures de gasoil. De
la honte ? Non, simplement l'incontournable " secret militaire
", l'interdiction contrôlée. Nos compagnons en uniforme
ne tardent pas à nous proposer leur bagna. Cette fois, c'est
la réparation de l'éclairage qui prend 1h ! Accompagnés
de Sacha, sagement installés au chaud, nous étudions les
instructions du lieu tandis que deux gardes côte s'affairent avec
leurs vieux outils : 5minutes pour se déshabiller, 25 minutes
pour se laver et 5 minutes pour se rhabiller ! Heureusement vu l'heure
avancée et notre statut, nous ne sommes pas soumis au même
régime, libre à nous de laisser le temps s'étirer.
Le bagna est calme, le sauna minuscule. Difficile à chauffer.
Au bout de la terre. Sensation étrange d'être arrivé
jusque là et soudain, d'être coupés du reste du
monde par quatre murs de bois nus. La pénombre du rudimentaire
abri conduit à l'abstraction. J'y redessine la carte, le cap,
notre projet comme dans un songe. Magie mystique
Le soleil de Tiksi (71°38N 128°53E, longitude de Singapore),
son musée, ses vaches ( ! ! !), son effort de propreté
et sa population indigène aux traits asiatiques nous rendent
la ville définitivement sympathique. Nous y voilà en orient,
au beau milieu de la route du Nord-Est. Le sourire des gens et le petit
coté bucolique des paniers remplis de champignons et de baies
sauvages ajoutent à notre plaisir d'être au rythme calme
d'un dimanche. Nous avons le temps de découvrir les nombreux
dessins soviétiques peints sur les murs, de musarder dans les
rues numérotées et bordées des inévitables
immeubles. 2 Evenks rencontrés dans la rue nous rendent visite
à bord. L'un est artiste, et nous montre les toiles, ainsi que
différents objets pouvant avoir une valeur monnayable. La rencontre
se termine finalement sur une idée d'échange artistique
: d'ici le lendemain, je lui dessine ma maison, Vagabond, en échange
d'une toile représentant son habitat traditionnel, qu'il a construit
voilà quelques années.
RDV au bagna, bien sur. Le plus grand, le plus confortable, et le plus
dépaysant pour ma part. Côté femmes, nous voilà
presque dans un hamam, dans des bains de vapeurs avant de passer au
sauna. Seule étrangère, ma présence met un peu
d'animation sur les bancs du sauna. Elles me guident, et m'initient
à une pratique que je n'osait appréhender : se faire fouetter
à coup de branchage ; hé bien figurez vous que ça
n'est pas désagréable finalement ! Du dessous des pieds
jusqu'aux épaules, le mouvement énergique et rythmé
de ma " fouetteuse " me laissent détendue, voire même
K.O
L'escale s'achève sur une visite du musée, qui foisonne
d'éléments sur les grands explorateurs dont Eric, il faut
le préciser, nous nourri de lectures dès qu'un moment
s'y prête à bord ; il est complètement fasciné
par l'histoire de cette route. Paradoxalement, mon souvenir le plus
fort de cette visite reste sonore. Notre guide, vieille femme Evenk,
improvise pour nous des mélodies traditionnelles en jouant d'une
genre de guimbarde Yakoute. Deux heures plus tard nous reprenons la
mer, l'esprit plein de cette musique, de ce partage de culture.
Provideniya (64°24N 173°13W, pas mal de miles au dessus des
îles Fidji). Une fois de plus nous arrivons sous le soleil, dans
la baie majestueuse entourée de montagnes. Soleil éphémère,
juste le temps d'attendre les gardes côtes (2 heures !), avant
quatre jours de pluie et brumes. Baleine et phoques nous embellissent
l'accueil, alors que nous tentons de réaliser que nous avons
atteint notre but. Le passage du Nord-Est. Facile à dire, mais
pas tant que ça à réaliser. Vagabond arrive de
nouveau à quai
Mais dans le Pacifique cette fois ! Justement,
nous voilà à l'opposé de la France, il reste un
hivers à passer avant de prendre le chemin du retour.
L'accueil est simple et chaleureux grâce au responsable du musée,
Igor Zagrébine, jovial et bilingue personnage passionné
par la nature et l'histoire de sa région, la Tchoukotka. A défaut
d'avion militaire ou civil pour cause de brume, Samuel et Boris embarquent
sur le ravitailleur brise glace arrivé le même matin que
nous dans la baie, pour Anadir. 5 jours plus tard, Samuel est en Bretagne,
Boris de retour à Odessa. Nous voilà 3 à bord,
Gérard, Eric et moi. Pour appréhender la suite, échafauder
l'hivers, rien de tel que le bagna de la dernière ville de la
route du nord. Lorsque j'en ressort, un ciel tout neuf, rose et dégagé
empli notre horizon.
En dehors de ces escales prévues, ce sont toutes les rencontres
inopinées autant avec les ours sur la glace, les morses qui surfent
dans la houle, les bancs de baleines qu'avec les familles de pêcheurs
de Nieshkan, le français de Ouelen qui furent magiques. Autant
que l'escale simplement rêvée à Wrangle : nous projetions
d'aller rendre visite à sa faune formidable mais la mer forte,
le vent les glaces et la nuit en ont décidé autrement.
Les mouillages le long de la plage (excepté en voyant nos doudounes,
on se croirai au Sénégal !), les campements Tchoutches
anciens ou l'énorme épave drossée à la côte
sont autant d'images qui en disent long sur l'histoire de ces rivages.
Ces moments non planifiés dans un pays qui nous a accordé
des permissions aussi ciblées qu'il est possibles sont pour nous
une respiration, des espace de liberté que l'on n'ose prendre
seulement lorsque l'expédition touche à sa fin. Nous les
savourons avec la satisfaction de découvrir une autre réalité
que celle des villes construites exclusivement pour la route maritime
du nord. Alors, la nature qui s'exprime semble nous récompenser
d'être arrivé jusque là.
Toute cette distance parcourue. Elle était belle, surprenante.
Avec cette forte sensation de fouler l'histoire, de tracer un sillage
nouveau dans notre siècle. Tout s'est déroulée
comme dans un songe, à l'image de notre passage à Béring,
une baleine nous saluant à l'étrave dans la brume bleue
de la pénombre et de la nuit. Sans faire la course, simplement
poussés par la prudence face à l'imprévisible attendu,
nous avons réalisé notre rêve.
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3.
Mourmansk intime
L'envie de quitter le bateau pour aller découvrir une nouvelle
ville ne me vient jamais très rapidement. J'aime observer depuis
la " maison " les gens, les couleurs, le vas et vient des
bateaux voisins et quel trafic ! Il est privilégié ce
temps, possible, si rien ne force à aller plus vite
L'horizon
autour de Vagabond est déjà découvert.
Devant nous, dans une sorte de radoub flottant, le Taïmyr, énorme
brise-glace nucléaire, se refait une santé. La superbe
flotte des brise-glaces de la Mourmansk Shipping Compagnie, les plus
gros monstres des mers à parcourir la route du Nord Est, se trouvent
ici. Ainsi le Kapitan Dranytsin, visité dans la baie d'Ammassalik
il y a 2 ans, revient tout juste d'un tournage. Publicité grandeur
nature pour une nouvelle voiture : celle-ci tracte le brise-glace rempli
d'hélium afin de prouver sa robustesse, c'est Hollywood en Arctique
! La Polarnaya Pravda en fait sa couverture le jour où elle sort
notre premier article.
Et le ballet des grues. " Nuits " et jours les bras jaunes
ou oranges qui couvrent un bon quart de notre horizon allongent leurs
bras dans de lentes, lentes rotations
En dessous, les wagons déchargés
de leur charbon circulent, indéfiniment.
Ici, c'est la ville qui vient à nous. Tout le monde connaît
notre histoire ! Curieux, discrets ou bavards, civils, marins et militaires
viennent poser pour se faire photographier devant le voilier français
rouge et blanc; nous accueillons même deux jeunes mariés
pour une photo souvenir à l'avant ! De l'autre coté des
pontons, les plus pressés, ceux qui prennent les navettes (sorte
de remorqueurs usés) pour venir quotidiennement de l'autre coté
du fjord, regardent, placides, dans notre direction. Ceux là
ne sont pas en vacances.
Lorsque la ville m'attire enfin, je me retrouve à l'opposé
du centre, dans de calmes et larges avenues rectilignes aux couleurs
passées et aux crépis délabrés, gardant
secrète leur tranquillité. En effet, point de vitrines
pour allécher le client. Depuis la chute de l'Union Soviétique
les échoppes se sont remplies, on trouve de tout, mais on ne
change pas une ville en un clin d'il. Mourmansk existe depuis
1917. La ville, totalement rasée pendant la seconde guerre mondiale,
fut reconstruite sur un modèle aussi soviétique que l'on
peut l'imaginer. Donc, si une porte est ouverte, il suffit d'entrer
pour découvrir dans des enfilades pas toujours bien éclairées
un comptoir de vodka (au moins 15 marques différentes !), un
étalage de viandes fraîches, un congélateur rempli
de glaces, parfois un coin chaussures ou deux mètres carrés
de papeterie
De toute façon, la surprise est garantie puisqu'il
n'y a toujours qu'écrit " magasin ", en russe, au dessus
de la porte !
Belle sensation d'aller sans préjugés, totalement démunis,
sans comprendre le cyrillique ni la langue. J'aime cette approche, douce
liberté
Au bout de 15 jours sans se laver les cheveux, autant de matins à
économiser l'eau sans savoir encore comment se ravitailler et
un certain nombre d'heures à arpenter la ville entre grains,
soleil et poussière, l'option gagnante est celle du bagna. Karen
m'accompagne et nous entrons, pour 50 roubles, dans le royaume des ablutions.
Pendant deux heures si nous le désirons, séparées
du monde, nous pouvons laisser aller toutes les crasses incrustées
dans notre peau à force de douches, de sauna, de bains froids,
de frottages et de fouettages à coup de branches feuillues.
Quelle étrangeté de se retrouver soudain nue au milieu
de ces femmes, énormes pour la plupart, qui se récurent
consciencieusement sans oublier un centimètre carré de
peau !
Et il s'agit de garder le rythme : avec trois douches pour 12, il faut
opérer un certain roulement pour qu'après le passage au
sauna et au gant de crin, ne se crée pas d'embouteillage. L'une
d'elle parle un peu l'anglais et nous initie à ce rituel.
Dans la chaleur lénifiante sur les bancs du sauna, alors, les
conversations s'installent plus posément, ponctuées de
coups d'ils entendus ou de rires discrets, chacune intervenant
librement dans ce que l'on appellerait, je le devine, une " conversation
de cuisine ". Le temps n'existe plus. La seule préoccupation
reste le soin que l'on peut apporter à son corps. J'ai un peu
de mal au début à entrer dans cet état d'esprit
tant le mien est monopolisé par la nouveauté : écouter
les sons, la musique du langage dans ce cadre inhabituel... J'ai l'impression
d'entrer dans l'intimité de ces femmes qui laissent simplement
apparaître la lenteur de leurs mouvements, la fermeté de
leurs gestes, les replis de leur chair.
En ressortant du bagna, je suis surprise de retomber brutalement dans
la réalité rude de ce mardi matin froid et pluvieux, de
devoir contourner les flaques d'eau sur les trottoirs et prêter
attention aux voitures qui éclaboussent.
Retour au monde public !
Des personnages.
Depuis que nous sommes amarrés à ces pontons (puisque
nous changeons souvent de place, pour laisser passer une grue flottante
par exemple !), certains visages nous deviennent familiers. Nombreux
sont ceux qui nous soutiennent, qui croient en notre projet. Qu'il est
bon de sentir cet entourage bienveillant !
23 juin. Yves, fidèle breton rencontré quelques jours
avant notre départ de Saint-Quay-Portrieux, nous rend visite
à Mourmansk. Il travaille à Moscou depuis 4 ans pour D'Aucy
(les boites de légumes) et cherche à élargir son
marché jusqu'au nord de la Russie. Depuis que nous le connaissons,
il nous révèle au fils de ses nombreux emails l'esprit
russe, assaisonné de pertinents conseils : fabriquer un tampon
rond à l'effigie de Vagabond et en russe, inviter les notables
des administrations impliquées avec leur femme, qui pourront
rappeler à leur mari notre bon souvenir, se faire prendre en
photo avec ces notables, comme preuve de leur soutien !
C'est
un plaisir de l'accueillir à bord, d'autant que la culture maritime
est loin de lui être étrangère.
Nous comprenons en faisant le point sur notre situation qu'il est bien
décidé à continuer à nous aider et ne semble
jamais à court d'idées judicieuses. Fin observateur, son
analyse psychologique des russes nous offre un éclairage différent
et appréciable pour nos démarches.
26 juin. Slava, l'homme de la situation pour notre entrée au
port, décide de nous changer un peu les idées. Eric et
moi, pour cette première rotation d'équipage, découvrons
un univers qui lui est cher : le yacht club se trouve à une trentaine
de km de Mourmansk, sur un grand lac posé dans la forêt.
Tout est en bois au milieu des bois. Pontons au raz de l'eau, bateaux,
bâtiments anciens et en cours. L'endroit appartient à une
compagnie du port de Mourmansk et ce sont les employés, les mêmes
qui utilisent le club, qui s'attellent aux constructions. Dans le yacht
club l'atmosphère est riche d'histoires de passionnés.
C'est là que Slava recoud les voiles, entrepose les planches
à voiles sur glace et sur eau, mais aussi que les projets naissent
et que les idées fourmillent nous dit-il. Equipier dans la grande
aventure de l'Apostle Andreï, champion de fly surf, médaillé
de toutes sortes de sports utilisant voiles et vent, on le sent chez
lui. Ici, c'est son repaire de liberté. D'ailleurs, il s'y est
aménagé une petite chambre remplie de souvenirs ; sur
une revue de voile écrite en hébreux datant de 1976, on
découvre sa photo, celle de Kersauson, et même celle de
Philippe Jeantot
Attentif à notre détente il nous invite au sauna préparé
pour nous, une toute charmante petite cabane au pied du lac. A la russe,
nous l'utilisons pleinement en plongeant de sa chaleur sèche
à l'eau glaciale du lac; fameux contrastes !
Slava semble être en charge de tout bateau étranger arrivant
jusqu'au port. Lorsque 10 jours après nous le voilier de la marine
anglaise arrive, c'est encore lui qui offre son aide, use de diplomatie
et finalement obtient la gratuité du port pour nos deux voiliers.
Merci Slava !
27 juin, Tatiana ! Il y aurait un musée polaire à Mourmansk
? Pas exclusivement
Cependant, plus axé sur la pêche
en Arctique, le musée PINRO nous ouvre ses trésors lors
d'une visite particulière guidée par Tatiana. Le personnage,
presque plus que le musée, nous ravi. D'une cinquantaine d'année,
l'ancienne ichtyologue passionnée nous dit avoir toujours rêvé
de travailler dans ce musée et nous offre ses connaissances avec
un véritable enthousiasme. Devant Eric, Gérard et moi
Tatiana qui tient à se faire comprendre parfaitement, dans son
drôle d'anglais à l'accent russe, use avec délectation
de son dictionnaire russo-français en riant de ces mots difficiles
à prononcer. D'emblée nous nous régalons de cet
échange, plus culturel que muséographique
Concernée par tout ce qui touche aux mers arctiques, elle a pleine
conscience de ce que représente notre projet et tient à
nous soutenir. Elle nous fourni les dernières cartes de glaces,
tamponne nos enveloppes philatéliques, organise d'autres visites
de musées, avec la ferme intention de nous obtenir quelque unes
de ces lettres de recommandations si utiles pour nos démarches
et futures escales. Acceptant notre invitation, elle est enchantée
et impressionnée de découvrir Vagabond. Selon elle, nous
sommes des héros de nous engager sur cette route
Pas encore,
attachante petite mère !
29 juin : ce triste samedi pluvieux à Mourmansk, nous attendons
la visite de Victor Boyarsky. Grand ami de Jean-Louis Etienne, il part
demain sur le brise-glace Yamal pour assister à la récupération
de notre expéditeur français et de sa capsule dérivante
sur la côte Est du Groenland. Il y a 10 ans, ils traversaient
ensemble le continent Antarctique dans l'expédition Transantarctica.
Aujourd'hui, Victor dirige le musée polaire de Saint-Pétersbourg,
et son agence VICAAR se spécialise dans la logistique d'expéditions.
C'est lui qui nous a obtenu des visas et nous sommes heureux de le voir
enfin en chair et en os, à bord de Vagabond
Mais un peu
en coup de vent puisqu'il débarque tout droit du Kilimandjaro
pour embarquer sur le brise glace nucléaire ! Nous le découvrons
plus homme d'action que business man, volontaire, chaleureux et enthousiaste.
Il semble apprécier notre bateau, et nous aussi, apprécions
la rencontre. Il sera plus facile de continuer à travailler avec
lui après ce vrai contact.
Un peu plus tard, nous nous faisons interpeller de la rambarde du ponton.
Jelena et Sacha parlent un très bon français et à
leur mine sympathique, nous les suivons boire un verre. Ils sont tous
les deux d'ici mais Sacha, pour un stage de médecine, a passé
du temps à l'Institut Pasteur auprès du professeur Montagné.
Jelena, journaliste pour la Barents Press ainsi qu'en free lance, trouve
déjà une idée pour se rendre utile dès le
lendemain : un haut responsable de l'administration des gardes côtes
sera présent lors d'une conférence de presse. Elle propose
à Eric de se présenter et de demander publiquement à
cet éminent personnage son avis sur l'obtention des autorisations
que nous attendons. L'opinion populaire étant déjà
acquise, voilà un moyen inattendu de faire un peu pression !
La nuit se prolonge, agréable, chez eux, à échanger
nos expériences tout en regardant des photos
Et en buvant
du champagne russe !
Quelques très courtes heures plus tard, Karen, Eric et moi retrouvons
Jelena pour cette conférence de presse. Nous fermons la bouche
pour ne pas trahir notre nationalité et passer l'air de rien,
mais quel désappointement : après une heure d'attente
sous un abris à pluie, la douzaine de journalistes réunis
apprend que la conférence n'aura pas lieu ! Un chargé
de logistique, parapluie à poste, dicte son court communiqué
à l'assemblée agacée. Jeléna, déçue,
nous apprend que c'est monnaie courante, surtout lorsqu'il s'agit d'autorités
militaires. Ordres, contre ordres
Ceci pour illustrer la rude
vie du journaliste russe !
30 juin, coupe du monde Brésil-Allemagne ! En arrivant à
Mourmansk, Eric était allé frapper à la porte de
la SMNG. Boris, le directeur de cette compagnie maritime de géophysique
semblait l'attendre. Par contacts de géophysiciens interposés,
son opinion était déjà positive à l'égard
de notre bateau et surtout de son capitaine. D'entrevues avec Eric en
visites à bord de Vagabond il a pu peaufiner son jugement, et
de notre coté, nous avons apprécié la prestance,
le regard droit et attentif du sympathique n°2 de l'entreprise.
Ce dimanche, il nous conduit d'abord voir leur ponton privé,
trop loin malheureusement du centre ville pour nous, avec visite de
l'un de ses bateaux de prospection suivi d'un petit tour. Joli point
de vue de Mourmansk et de ses HLM, vu de l'autre rive du fjord. Puis
nous prenons fissa la direction de son bureau afin de ne pas louper
le début du fameux match ! La pièce se transforme rapidement
avec buffet de fruits frais et de viandes alléchantes, l'ambiance
chauffe avec les buts, la bière, le vin et la vodka
Situation
bien insolite que de voir l'équipage de Vagabond ainsi rivé
à une télé, devant un match de foot !
Boris accroche décidément bien avec notre projet et SMNG
devient partenaire officiellement de Vagabond avec une énergique
lettre de soutien. C'est quand même fort d'arriver simplement
et de trouver sur place un nouveau partenaire, bravo Eric !
Tous les jours depuis que nous sommes à Mourmansk, Eric et moi
passons une bonne partie de notre temps à l'Université
Technique, où Alexander nous a ouvert son bureau. Téléphone,
fax, Internet sont à notre disposition et nous partageons avec
plaisir les locaux avec Asia, Lena et Olga. Toutes les 3 n'ont pas plus
de 25 ans et sont déjà mères de famille. Léna
vient de Dixon ce qui ne nous laisse pas indifférents. Nous bavardons
volontiers et j'aime l'écouter me raconter la vie là bas,
leur surprise et le basculement quand l'Union Soviétique s'est
écroulée. Elle est agréablement simple, attentive
et volontaire. Olga est d'ici. Fidèle à toutes ces jolies
poupées croisées dans la rue, elle arbore avec délectation
toilettes et maquillages hauts en couleurs ! Cependant son intérêt
pour notre cause fait preuve de constance, elle reste attentive au moindre
progrès de notre situation. Asia, plus nature, partage volontiers
ses hobbies. Un soir d'entraînement, elle nous invite à
venir voir les danses et combats historiques qu'elle aime pratiquer.
Dans le gymnase un peu insalubre, 2 garçons font des tours de
piste en courant avec des haltes pompes, au centre 3 filles s'échauffent
pour danser, Asia enseigne un pas de danse folklorique à un nouveau,
d'autres papotent ou traversent en rigolant l'espace
Les tenues,
âges, préoccupations semblent différentes mais ici,
pas de codes imposés, nul qu'en dira-t-on qui tienne. Le local
est lieu de liberté et d'expression pour tous. Celles qui viennent
juste se faire valoir ne se font pas montrer du doigt par ceux qui pratiquent
un entraînement sérieux, les uns arrivent tandis que les
autres repartent et l'unique radio cassette dispense l'ambiance en fonction
de qui est prêt à danser !
Je me laisse porter par cette atmosphère jeune et légère...
Décidément, quelle liberté, toujours présente
dans un fond de cours ou d'esprit !
14 juillet, Dernier assaut.
Mais pour nous, à quand la liberté de partir vers l'EST
? ? ?
Eric est à Moscou depuis presque 15 jours. Il fait de son mieux
pour forcer les portes, faire avancer notre dossier qui s'était
sournoisement égaré dans le dédale des ministères
et de ses changements inopportuns de postes. Ca n'est pas une mince
affaire.
De notre coté, rien n'a bougé de notre cadre Arctique
plus statique que prévu. Vagabond attend, patient
15 juillet. Bon, ça commence à faire long ! Voilà
un mois que nous attendons à Mourmansk, on avait dit que l'on
serait patient mais ça commence à devenir difficile. Eric
est toujours à Moscou. Au téléphone, chaque soir,
je sens aussi sa patience s'éroder, nous en sommes parfois à
nous remonter mutuellement le moral
C'est déjà ça.
Avec les russes c'est " ni oui ni non "
Mais le jeu
en vaut la chandelle, il n'est pas encore tout à fait temps de
désespérer.
Le 14 juillet et ses fanfares aura il la vertu d'éclaircir notre
route ?
Notre passage à la télé nationale va il aider à
secouer la situation ?
Le président Chirac va il la recevoir, cette belle lettre de
demande de soutien
Vont-ils finir par se décider à
la trouver suffisamment intéressante notre expédition,
ces russes fatigués du poids de leurs administrations ?
Rien ne sert de se poser trop de questions, l'essentiel est bien de
garder espoir.
Pour notre 14 juillet à nous, un patron de remorqueur voisin
est venu nous chercher pour boire à la santé de notre
" fête nationale ", puis pour faire un tour dans le
fjord. Moteur plein gaz, la lourde embarcation nous a permis de respirer
un peu d'air frais, de nous remplir avec délectation du bruit
de l'eau sur la coque, de sentir nous titiller de plus belle notre envie
de naviguer, un peu bridée faut il le dire, ces derniers temps.
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2.
Du Cap Nord à Kirkenes.
Rencontres
Le temps s'imprime sur la toile et tisse des liens, c'est tout le piment
de la vie !
D'abord, Gérard. Voilà 15 ans, en plein hiver, il était
arrivé ici sur une moto flanquée de 2 skis bricolés
et avait dû rester 3 semaines coincé par la neige, presque
aux pieds du Cap Nord.
Gjesvaer, 8 juin 2002. Vagabond entre dans la petite baie que Gérard
reconnaît ; je ne voudrais pas louper un moment unique
A
peine arrivés, Eric, Gérard et moi partons à la
recherche du garage, puis des garagistes qui l'avaient accueilli, une
photo de l'époque à la main. Magie de l'instant. La langue
n'est pas un barrage, l'étonnement, le sourire, l'accueil, et
l'émotion partagée sont un cadeau pour tous.
Pour ma part, j'attends également une rencontre.
Je connais Céline depuis 14 ans : nous allions à la chorale
du lycée ensemble et nos bavardages indisposaient déjà
le chef de coeur. Puis à Marseille, en vue de guider au mieux
notre équipe de scouts marins et devant mes 15 jours d'expérience
de voile elle m'affirmait : " Pas de problèmes, j'ai les
compétences et tu as l'âge, je t'apprendrai ! " Déjà
chef d'escadre aux Glénan, c'est elle qui m'a appris la voile.
Entre mon école des Beaux Arts et son école de la marine
marchande, des liens se sont renforcés
Depuis elle navigue
de porte-conteneurs en cargo-cinéma et aujourd'hui se passionne
pour la Grande Pêche, dans la lignée des terre-neuvas qui
ramenaient la morue.
La Grande Hermine navigue depuis trois jours en mer de Barents et Céline
y occupe le poste de Radio. De l'escale à Hammerfest, j'ai le
plaisir de lui parler par téléphone. Incroyable, nous
pourrions presque nous croiser en mer
Alors, pourquoi pas ? Heures
et fréquences BLU sont choisies pour maintenir le contact car
nous savons la rencontre possible dans les parages du Cap Nord. Au passage,
motivée par cette perspective, je me familiarise avec les procédures
BLU, merci Céline !
Du village de Gérard nous rallions une petite baie tranquille
presque sous le Cap Nord. Après avoir gravi les 300m de falaise
pour le coup d'oeil ainsi que notre opération philatélique,
nous remettons en route, attendant un contact avec la Grande Hermine.
5h du matin, c'est mon quart. 6h30, je les entends nous appeler par
VHF mais ils ne m'entendent pas en retour. Et si un message arrivait
par standard C.? Hum, je me lance
Encore merci Céline,
me voilà à l'aise avec cet engin et ses quatre satellites
géostationnaires ! Je mets déjà un peu de Nord
dans notre route, toute excitée du jeu qui se précise.
Reprenant le contact par BLU, je lance Vagabond plein Nord pendant que
les autres dorment, tant pis pour notre route : un tel rendez-vous n'est
pas banal. Et avec ma super copine, d'habitude, c'est à Saint
Malo qu'on se retrouve ! 9h30, là, je réveille les trois
autres et annonce à Eric :
" Dans 20 minutes on les rencontre !" Il dort
" Eric, je le vois ! " Il m'entend ? !
" Eric, je vois Céline, ils mettent le zodiac à l'eau
! ! ! "
Nous sommes tous sur le pont, il n'y a plus de quart qui tienne. On
a beau l'avoir bien concocté, c'est à peine croyable de
se retrouver côte à côte, le bateau rouge de Saint-Quay-Portrieux
et le grand bateau vert de Saint-Malo.
Retrouver Céline au nord du Cap Nord pour un ravitaillement en
mer ! Aussi enthousiaste à l'idée de cette rencontre,
Céline a bien motivé ses troupes : d'abord, ils sont en
pêche et c'est déjà quelque chose d'obtenir l'approbation
de chacun pour ralentir, inclure ce projet insolite dans la routine
du travail. Ensuite, elle a emmené avec elle Nicolas le boulanger
de la Grande Hermine. Pris au jeu, celui-ci nous a pétri de délicieuses
baguettes toute chaudes, un magnifique crumble, offert ses conseils
et sa levure pour notre pain ! Trois cartons de victuailles dignes d'un
festin ont atterri sur le pont : escargots de bourgogne, crabe royal
fraîchement cuit, viande rouge, jambon sec fumé, du frais,
du bon qui fait plaisir aux yeux autant qu'à nos papilles.
Mais avant tout, quel bonheur d'accueillir nos deux émissaires,
de vivre ces instants insolites et de partager, chacun, la vie de son
bord. 1h s'est ainsi écoulée hors norme, à rire,
à nous étonner d'être là, à savourer
l'instant, inédit.
Pour le marquer, Eric offre à l'autre bateau son livre "
Vagabond au Groenland " et moi, une petite enveloppe aux tampon
de Vagabond et dessin de la Grande Hermine, avec date et point de la
rencontre.
Wouah, magie du grand Nord
Petite coïncidence supplémentaire, ce ravitaillement en
pleine mer (d'huile !) arrive la veille des 33 ans du capitaine ! C'est
" grandermineusement " que nous festoyons.
Désormais, nous communiquerons avec Céline chaque jour
que la BLU le permettra.
12 juin, Kirkenes, un mois de voyage.
Impressions
Il est précieux ce moment où le projet ardemment travaillé
est sur le point de prendre corps. Avec Eric, cela fait deux ans que
je m'y prépare.
Mourmansk ressemble à un mythe. Port de pêche, porte du
Passage du Nord-Est
Je ne pensais pas laisser de prise à
cette émotion, et pourtant elle est là. Nous avons tant
oeuvré pour que cette porte s'ouvre. Eric, avec ténacité,
a construit le meilleur climat diplomatique autour de Vagabond. Et soudain,
c'est comme si les dés en étaient jetés, comme
si rien ne dépendait plus de nous.
Chacun de nous quatre offre son calme apparent, finit un bricolage,
une lettre, une aquarelle, se prépare intérieurement à
ce passage de la Norvège à la Grande Fédération
Russe.
Mettre un pied en Russie et ne le ressortir que dans trois mois, ou
un an
Je voudrais dire l'importance du moment. Je me sens pleine de gratitude
envers ceux qui nous ont aidé à être là,
avec Vagabond.
De ce paisible dernier petit ponton norvégien, au soleil de
minuit, j'attends le béton, les coques rongées et rouillées
du port de Mourmansk, les courses à travers la ville d'administrations
en administrations, les sons et la musique russes, leur gentillesse
et leur âpreté. J'attends l'attente, la magie du mythe
et surtout, la décision des russes.
18 juin, Mourmansk
L'entrée à Mourmansk !
Quelle épopée. Même bien préparés,
nous étions loin d'imaginer quel scénario allait être
notre entrée à Mourmansk. Les russes savent surprendre,
ou bien est-ce seulement leur administration
Depuis la frontière jusqu'à l'entrée du grand fjord,
les appels VHF des douaniers fusent à un rythme empêchant
tout repos au capitaine et à Karen, qui traduit sans mollir.
Gérard, David et moi barrons en nous mélangeant les pinceaux
dans nos quarts décalés de deux heures
De toute
façon, on n'arrive plus à dormir !
Aux traditionnelles questions clôturées au plus nous avançons
d'un final " bonne chance ", s'ajoutent d'étranges
"stoppez vos moteurs, attendez ici "
au milieu de nulle
part ! A l'entrée du fjord, notre attente dérivante reçoit
enfin la visite d'un bateau ou "smokeur ", comme Gérard
appelle ces tas de rouilles militaires ambulants. Nous recevons la visite
titubante du capitaine dudit smokeur qui dégringole le long de
notre étai dans des vapeurs de vodka sous les regards inquiets
de son équipage. Après vérification des visas (OK
!), il nous demande d'attendre encore 2h (il est 6h du matin) que ses
supérieurs se réveillent et lui donnent le feu vert pour
nous escorter jusqu'à Mourmansk. Soit. Un plus petit smokeur
gris-rouille nous amène alors deux douaniers afin de remplir
les papiers d'entrée. Ils sont plutôt courtois et joviaux,
apparemment heureux d'être avec nous mais ça n'est pas
gagné pour autant
A l'heure du réveil des chefs,
nous apprenons avec stupeur qu'aucune lettre de recommandation n'est
arrivée, que le responsable du port n'est pas au courant de notre
venue et que nous risquons d'être refoulé aussi sec ! L'atmosphère
courtoise s'alourdit et s'échauffe. Des fax sont envoyés
par standard C d'urgence, Eric essaie de démêler cette
situation incongrue au vu du nombre de garantie dont il s'est prémuni
avant de tenter cette entrée. Et le téléphone portable
qui ne capte rien encore
Nos deux passagers élèvent
la voix à la VHF, ils ne comprennent plus. Ordre d'avancer un
peu puis de stopper, puis ça recommence. Pas trop près,
pas trop loin
de la côte et de Mourmansk ! A midi, nous
détendons quelque peu l'atmosphère en partageant notre
frichti tandis que certains rêvent d'une sieste, mais ça
n'est pas encore le moment. Nos douaniers se calment et finalement,
nous laissent entendre que si nous sommes encore là, c'est plutôt
bon signe. Apparemment, ils ne pensaient pas rester si longtemps à
bord et se demandent bien ce qu'il se passe ! Jeux de carte, pêche
au crabe interdite, concours de blagues russes, dessins
Maintenant
ils semblent tout faire pour nous rendre l'attente agréable !
Lorsque le troisième smokeur de la journée arrive il est
17h30 et sans confidence de plus de leur part, nous les suivons jusqu'au
port. Vagabond se laisse amarrer à un remorqueur sous l'oeil
sévère d'un garde armé qui n'a pas le droit d'ouvrir
la bouche. Nos deux amis gardes-côtes attendent avec bienveillance
à nos cotés, quand enfin débarque une impeccable
délégation de 7 personnes en uniformes du service d'immigration.
Nous apprenons avec soulagement que les autorités concernées
ont enfin reçu l'information que nous étions attendus,
nous sommes en règle mais malheureusement, c'est entre eux et
nous que le travail n'a pas suivi ! Excuses courtoises pour les dommages
causés, pour cet accueil dont ils auraient souhaité être
plus fiers avant de passer à la longue séance de paperasseries
(
Un manque de photocopieuse ?).
Slava est le seul civil de cette délégation. C'est à
lui que nous devons d'avoir arrangé, sans nous connaître,
les derniers moments périlleux de notre situation. Il se trouve
être aussi le président du Yacht club de "voiles de
toutes sortes" de Mourmansk, avoir participé au fameux périple
de l'Apostle Andreï qui réalisa le passage du Nord-Est en
1989, et même, il se souvient de Vagabond pour l'avoir vu lors
de son passage du Nord-Ouest, il en a un beau poster chez lui ! C'est
un plaisir de le rencontrer. Homme de la situation jusqu'au bout, il
arrange en un rien de temps le retour de David pour Paris dès
le lendemain matin 6h !
Au travers de nos échanges avec les russes tout au long de cette
journée, nous réalisons combien ils se sentent prisonniers
de leur bureaucratie, quel contraste existe entre les individus et les
administrations auxquelles ils sont soumis.
20 juin
Notre capitaine, seul responsable de la marche
de son bateau, a été passible de prison ou d'une amende
avec mauvaise mention sur son passeport, pour avoir enfreint la loi
en naviguant dans une zone militaire
Malgré les feux verts
donnés à chaque contact avec les gardes-côtes russes
! Ce coup-ci, nos nouveaux bienfaiteurs sont la vice-recteur et le directeur
des échanges internationaux de l'Université
Technique de la Province de Mourmansk, personnages de poids dans
la ville : finalement, grâce à leurs interventions répétées,
et à la liste des contacts radios hâtivement répertoriés
juste avant la dernière visite du douanier, Eric n'aura pas l'ombre
d'un souci !
Un véritable échange s'installe entre cette université
et Vagabond. Leurs bureaux nous sont ouverts pour travailler, se connecter,
et la visite de cette immense institution propriétaire du plus
grand voilier du monde, le Sedov, nous laisse admiratif. Leur section
maritime n'a rien à envier à notre école de la
Marine Marchande française, avec simulateurs en tous genre et
matériel au top niveau, contrastant avec la vétusté
des lieux ; si Céline pouvait voir ça !
Cette université semble aussi être le lieu consacré
pour toute ouverture extra-Russie : les dirigeants travaillent avec
intelligence au développement des liens culturels entre les pays
du nord, avec une conscience aiguë de leur isolement. Entre Mourmansk
et Saint-Pétersbourg, il y a 36h de train et s'ils se trouvent
laissés pour compte, point de laisser aller n'existe. Pour exemple,
l'idée d'une semaine culturelle française a été
lancée pour la fin de l'année 2002, afin de mettre à
l'honneur toute les formes de notre culture, danse, musique, arts, littérature
Avis à vous, associations, groupes culturels et individus, vous
êtes attendus dans la plus grande ville du Nord ! (pour vous mettre
en relation ou en savoir plus, france[a]vagabond.fr).
Malgré cette belle ambiance ensoleillée, Eric, Gérard,
Karen et moi assurons notre tour de garde sur Vagabond et nous ne manquons
pas certaines scènes pittoresques : une fillette de 8 ans s'entraînant
solennellement à saluer, faire demi-tour et marcher au pas, un
casque sur la tête le long de la coursive d'un vieux remorqueur,
un groupe scolaire venu dessiner devant le port, élaguant du
papier toute forme de ferraille rouillée qui jonche pourtant
le paysage, ou bien nous même, sous les feux de la télé
russe, répétant docilement les scènes demandées
!
Dans une douzaine de jours nous en saurons plus sur notre avancée
vers l'Est, densité des glaces et des administrations oblige
Mais Mourmansk saura nous occuper, sans nul doute !
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1.
"Vous allez au bout de vos souhaits profonds en réalisant
ce projet. Vous êtes un souffle-clarinette. Je rends grâce
à la rigueur dont vous faites preuve, sans laquelle rien n'est
possible." (le clarinettiste du départ, courrier reçu
à bord)
19h précises le 12 mai 2002, Vagabond largue les amarres de Saint-Quay,
en route pour sa plus grande aventure. L'émotion est grande au
sein de l'équipage soudain isolé de la terre, au son de
la clarinette, devant tous les regards tendus vers Vagabond du ponton
bondé, la douzaine de bateaux qui nous accompagne et le kayak
qui glisse dans notre sillage. La mer nous attend !
9h du matin, le 24 mai sous le soleil.
Les pivoines parties avec nous le 12 mai de St Quay s'ouvrent aujourd'hui.
Les 3 premiers poissons pêchés hiers nous ont régalé,
soleil et pluie se succèdent mais rien, rien ne voile la sérénité
des lieux. Suite de fjords où vagabonder. A cet instant, complètement,
je nous sens dans le voyage tous les sens en éveil. Loin du simple
"survivre", le regard tiré vers l'autre coté
des vitres salées du bateau pour éviter les remous du
coeur cadencés par ceux de la mer !
Cela fait 12 jours que nous sommes partis. Quelle chance, que du portant.
Nous n'avons jamais fait autant de voile, grâce à ce grand
génois lourd tout neuf qui tient longtemps.
Temps au beau fixe au sein de l'équipage aussi. Cabine arrière
: duo humour et technique, "pression et tension". Gérard,
mécanicien à bord, parapentiste, aime le seau bleu dans
le mauvais temps et la caméra dans le beau. Eric bis quand à
lui cogite et repense les diverses installations élèctriques
nouvelles à bord, le totalisateur d'énergie ou Victron
et l'éolienne qui siffle avec volupté à l'arrière.
Nul mal de mer ne l'atteind jamais ce qui lui vaut une multitude de
tâches dont il s'acquite toujours dans la bonne humeur.
Le reste de l'équipage occupe l'avant : le capitaine et son second,
Eric et moi, ainsi que David venu filmer la première partie du
voyage jusqu'à Mourmansk avant de passer le relais à son
père puis à son frère. Une histoire sous un oeil
de famille.
Découvrir Amsterdam, l'espace d'une soirée printanière
En trois jours, une première étape motivante nous a menée
aux portes de la mer intérieure de Hollande : sensation magique
de voguer comme dans un rêve sur un lac par moins de 5m de fond,
au milieu de toute sorte de voiliers majestueux et de rapides péniches.
A l'autre bout, l'escale prévue à Den Helder s'avèra
efficace : dans les bureaux de Chartworx, l'accueil des partenaires
qui nous ont fourni le logiciel de navigation et les premières
cartes numériques fut chaleureux, leur aide précieuse
quand à l'utilisation de cet outil formidable. Par contre, les
cartes C-MAP qui doivent complèter la couverture de notre route
ne sont pas encore disponibles sur leur logiciel, nous irons donc les
chercher directement chez le fabricant, au sud de la Norvège.
Enfin, nous avons eu le plaisir de rencontrer la famille de Karen, venue
spécialement de Groningen pour découvrir concrètement
Vagabond et le grand projet dans lequel elle embarquera dès Mourmansk.
26 mai.
Ah, la Norvège et ses fjords
Les quarts s'organisent en
fonction des cailloux, nos trois marins novices prennent de l'assurance
en navigation, il devient même difficile de laisser son quart
tant on a peur d'en perdre une miette. Mais peut on appeler "miettes",
le fait de croiser de nuit un sous-marin, de doubler une maison qui
avance sur l'eau tout feux éteinds, de voir le ciel s'embraser
des heures tandis que le soleil se cache de moins en moins !
Runde, 62° 23' 88 Nord, 5° 39' 73 Est, trois ponts pour y arriver,
un qui ne passe pas. Du haut du mât je me retrouve à hauteur
du tablier à répondre aux questions de quelques norvégiens
ahuris, avant le demi-tour imposé.
Runde, l'île aux oiseaux, l'île où retrouver Pascal
venu de France passer une semaine avec nous.
Runde ou le "Far-North-West" : Vagabond est amarré
tout naturellemnt aux piles de bois de deux petites maisons sur leur
presqu'îlot, dans l'enclos du petit port. Maisons désertes,
passage possible en désaxant les épaules pour sortir du
lieu, entre les maisons. Un charme tout norvégien se dégage
de cette ambiance calme sur fond de bois, de blancs et de bleues. Vagabond,
contre les jolies maisons
Et si on habitait là ?
Pêche, promenades, e-mails vers Mourmansk, aquarelles,
réparations en salle machine et dans le gréement
à hauteur des fenêtres. Pas besoin d'élever la voix
de là haut, nulle résonnance, intimité feutrée
du bois.
Lorsque l'on repart après deux nuits, cap sur la falaise aux
oiseaux : même sensation emplissante que sous les falaises islandaises,
la hauteur et les cris des oiseaux qui résonnent occupent tous
les sens. Guillemots-macareux-labes-mouettes nichent, plongent, planent
autour de nous. Alors, la ligne accroche et 2 deux belles morues qui
attendent leur tour, au four pour ce soir.
Chacun à bord de Vagabond apprécie cette belle marche
d'approche, mais le Nord-Est, le but du voyage reste fidèle à
nos esprits, confirme notre motivation première.
France Pinczon du Sel
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