La caméra de bois...

Gérard Guérin

La caméra de bois au pays des glaces

8ème épisode : la potion magique

Passage Nord-Est, trois mots clefs qui résonnent dans bien des têtes. Trois mots que beaucoup de marins dans l'histoire auraient aimé inscrire sur leur livre de bord, avec en plus, la mention " réussi ! ". Malheureusement pour bon nombre d'entre eux, l'aventure a tourné court. Bateaux broyés par les glaces, morts de faim, de froid, ou tout simplement pour les plus chanceux un retour au pays avec la mention " avons tentés ".

Dans les dernières décennies, les marins les plus téméraires ont surtout dû rebrousser chemin après avoir subit de sévères gelures administratives. Il y a quand même eu l'exceptions de nos cousins germains dirigés par notre ami Arved Fuchs. Avec une volonté de viking, il a réussi à surmonter plusieurs fois l'épreuve administrative. Malheureusement à trois reprises la banquise a barré la route de leur drakkar. Après une histoire aussi chargée, nous ne pouvons qu'être fier d'inscrire la mention " avons réussi ". Fiers aussi de notre capitaine qui a réussi par son chaleureux enthousiasme à dégeler l'administration russe. Toutes ces réussites sont bien agréables à vivre, mais suscitent quelques interrogations parmi nos contemporains. Certains s'interrogent, comment France, Eric et moi avons pu conserver la vigilance nécessaire dans cette navigation entre les glaces ? Comment Samuel a il pu rester scotcher à sa caméra tout ce temps ? A quoi avons nous carburé pour réussir ce passage dans un temps record ? Déjà quelques personnes émettent l'hypothèse d'une potion magique. Eh bien chers amis lecteurs de la caméra de bois, il est temps pour moi de lever le secret. Il y a bien eu utilisation d'une potion miraculeuse. La recette me vient en partie d'un ami breton de la région de Carnac, un descendant direct d'Obélix...

Avant de révéler la composition de cette potion tonifiante, je dois d'abord préciser certaines conditions. Premièrement, cela doit rester un secret entre nous. Ou alors, n'être révélé qu'à des personnes dignes de foi et apte à en faire une utilisation judicieuse. Deuxièmement, vous devrez lever la main droite et jurer de n'user de la potion qu'en cas de nécessité. Les personnes inaptes à respecter ces conditions ne doivent en aucun cas poursuivre la lecture. Les ingrédients sont les suivants : graisse d'oie, huile bio (offert par notre ami Arnaud Tortel), algues séchées, gui pilé, fougères macérées, poivre de Cayenne, eau de mer puisée à 25,30 m de fond. Bien mélanger l'ensemble et faites bouillir le tout jusqu'à obtention d'une pâte. Tartinez cette pâte sur un morceau de pain aux quatre céréales, et jibolinisez le tout (jibolin : distilat du fruit de malus-pumilat). Après absorption, les effets sont immédiats, vous ferez pâlir d'envie n'importe quel cracheur de feu. Même la glace en fond à notre simple vue. L'usage de cette potion magique est bien entendu déconseillée aux enfants.

7ème épisode

La caméra de bois s'est arrêtée sur le dessin d'un kotchis, très belle image ma foi, mais qu'est-ce qu'un kotchis.

Est-ce un dessous de plat chinois réservé autrefois à la cour de l'empereur ? Est-ce un indien d'Amérique ? Est-ce un courrier spécial que les australiens font transporter par les kangourous à destination des aborigènes ? Ou plus encore un pot de confiture dont ma grand-mère avait le secret ?

Attention dans quelques instants je ramasse les copies. Stop ! C'est Monsieur Jean Doutepas de Fortiche-le-Haut qui vient à l'instant de faire la lumière sur cette obscure question.

Il s'agit d'un type de bateau russe qui naviguait dans les eaux glacées de l'Arctique, il y a quelques 500 ans passés. Cet extraordinaire bateau avait la particularité d'être à fond plat, d'avoir une étrave inclinée et un tirant d'eau de seulement 2 m. Toutes ces caractéristiques en feront un bateau inégalé pendant plusieurs siècles, et pourtant quasi inconnu du reste du monde. Il faudra attendre qu'Amundsen, après de nombreuses années d'expérience dans les mers glacées, en arrive aux mêmes conclusions. L'explorateur norvégien fera contstruire le Maud, bateau à fond plat et faible tirant d'eau pour naviguer dans les eaux peu profondes de l'Arctique. Amundsen concevra le Maud avec une étrave inclinée car il avait constaté qu'il était plus facile d'avancer dans les glaces en s'appuyant dessus plutôt qu'en faisant front avec une étrave droite. Si j'entre dans ces explications quelque peu techniques, c'est que pour vous faire constater que notre brave Vagabond a lui aussi un fond plat, un faible tirant d'eau, et une étrave inclinée. Des qualités bien connues de ceux qui s'intéressent aux navigations polaires.

Alors pourquoi les Kotchis, ces bateaux parfaitement adaptés à la navigation arctique, sont-ils restés quasi inconnus du monde, malgré plusieurs siècles d'existence. C'est pour moi un mystère comme l'est le peuple russe. Un peuple fascinant, chaleureux, attachant, mais évoluant dans un pays étrange et très fermé. Capable d'accomplir des exploits en toute modestie, comme par exemple être les premiers à fouler les glaces du Pole Nord, et oublier d'en parler au reste du monde. Capable de rester dans l'espace plus d'un an, avec dans la caisse à outils, seulement une clé à molette et un rouleau de fil de fer. Capable de construire des brises-glaces à la puissance faramineuse pour traverser l'océan glacial Arctique en passant par le Pole Nord. Il serait certainement intéressant pour l'humanité que ce pays s'ouvre enfin au reste du monde.

6ème épisode

Dryland, la terre tant convoitée, ne peut être atteinte qu'en traversant une zone contrôlée par les Smockeurs. Nous n'avons pas le choix, nous devons prendre ce risque, c'est la seule solution pour atteindre ce paradis. Dès notre entrée dans la zone Smockeur, nous ne pouvons échapper à leur contrôle, les ondes se mettent à fuser dans tous les sens. Ils veulent tout savoir sur nos intentions. Un vaisseau est envoyé, en quelques minutes il est là et nous tourne autour. Sur note frêle embarcation personne ne brille, nous savons tous de quoi sont capable les Smockeurs. Leur vaisseau est digne de leur réputation, il tousse, il crache, il fume. Nous essayons de les calmer en leur assurant que nous sommes venu leur apporter de la nourriture. Comme chacun le sait les Smockeurs se nourrissent de papier. Un papier venu du hors zone leur permet de s'autoalimenter pendant quelques temps, ils en sont très friands. Nous leur fournissons donc quelques éléments leur permettant de gratter du papier, nom, prénom, âge du capitaine et aussi le domicile, même si vous n'en avez pas ; le Smockeur ne plaisante pas avec cela. Je n'en suis pas certain, mais il me semble que c'est à cause de la place que cela occupe sur leur formulaire. Bien sûr, vous trouverez cela aberrant d'attacher autant d'importance à de telles futilités mais nous sommes chez les Smockeurs. Ces premières informations semblent leur suffire, ils repartent. Pendant quelques heures nous tentons de poursuivre notre route en paix tout en restant vigilant. Malheureusement les revoilà de plus belle sur une embarcation du même type que la précédente. Ils sont beaucoup plus nerveux que la première visite. Leur vaisseau avance au moins trois fois plus vite que le notre, il nous tourne autour et se rapproche de plus en plus. Tout à coup l'un des Smockeurs décide de passer carrément à l'abordage, il saute sur notre pont. Ce Smockeur particulièrement excité a du mal à tenir le station verticale. Il a une haleine de cow boy à flinguer une mouche à quinze mètre. Je crois qu'il a ingurgité une bonne dose de leur boisson favorite, un liquide transparent à fort voltage. Cette fois, ils veulent du concret, la preuve que nous pouvons réellement les nourrir. Il sort un papier type et commence à le remplir avec des informations nourrissantes. Lorsque notre capacité alimentaire lui semble évidente il chiffonne le papier, en fait une boule qu'il range maladroitement dans sa poche. Malgré notre bonne volonté à coopérer nous ne pouvons poursuivre notre route. Les Smockeurs décident de nous emmener dans leur fief. Leur point de ralliement est digne de leur embarcation. L'endroit est un gigantesque amas d'engins flottant hétéroclites et délabrés, l'ambiance est au gris rouille. Dès notre arrivée une harde de Smockeurs se rue à l'intérieur du bateau, papiers en main bien entendu. Chacun d'entre eux veut sa pitance. Malheureusement notre capacité nutritive me semble trop évidente. Leurs chefs ne tarderont pas à avoir vent de notre présence, ils voudrons certainement se délecter de papier énergétique, festoyer de formulaires et d'autorisations à hauteur de leur rang. Je crains le pire, repartira on un jour pour Dryland ?

5ème épisode

Je suis à la barre, c'est mon tour de quart. Nous avons repris les quarts depuis que notre 5eme équipier est partit. Hé oui, au désespoir de tous, Eric le rouge est rentré travailler en France. Je suis seul, tout le monde dort. Comme d'habitude Eric (le capitaine) a tracé les points sur la carte électronique. Normalement il n'y a qu'à suivre la ligne droite et rester attentif à la navigation. Cette fois je ne peux m'empêcher de faire un détour pour me rapprocher de la côte.

Déjà avec les jumelles je peux voir le village, enfin disons plutôt le lieu-dit. Je ne me rappelle pas du nom mais ça ne pouvait être que dans ce secteur. Je reconnais la ferme et le groupe de maisons. Je reconnais aussi la maison isolée sur la pointe. Par contre le tracteur abandonné qui était à coté semble avoir disparu. Proche de l'agglomération je vois aussi la cabane sur la plage et le terrain qui la sépare de la maison. Lorsque nous traversions ce terrain il fallait courir, les sternes arctiques qui nidifiaient là n'appréciaient pas du tout d'être dérangées, elles nous fonçaient dessus tel des avions de chasse pour bombarder. Par contre la maison a vraiment changé, il n'y a plus de chiens. Je m'en doutais fortement, ils ne doivent plus habiter ici. Il y a 12 ans j'étais resté quelques semaines chez un chasseur, trappeur, musher, personnage un peu marginal comme on en rencontre parfois dans le nord. Lui et sa copine n'étaient pas de cette région, ce n'est pas surprenant qu'ils aient déménagés. J'ai bien fait de ne pas en parler à Eric, un crochet, c'est déjà beaucoup. Je ne peux pas retarder l'expédition avec un arrêt, nous sortons tout juste de Tromso. Cela reste malgré tout un moment émouvant de revoir ce lieu, un brin de nostalgie resurgit.

David me réveille, nous arrivons à Gyesvaer, un petit village sur l'île du cap Nord. En un rien de temps je suis sur le pont. Je ne veux pas ra ter cette arrivée. Il est 8h du matin, Eric, France et moi partons en direction du garage. J'ai dans la main la photo des deux garagistes. J'avais pris cette photo il y a 12 ans. Là encore, beaucoup de choses ont changé. Les très bons amis chez qui j'avais habité 3 semaines ont quitté le village. Les seules connaissances qui me restent sont ces deux mécaniciens, chauffeurs du chasse neige et fossoyeurs. Hé oui, c'est comme cela dans les villages du bout du monde, il faut diversifier les activités pour subsister. Les rues me semblent légèrement différentes, il faut dire qu'à l'époque il y avait beaucoup de neige et c'était la nuit polaire. Finalement nous arrivons chez notre garagiste, l'homme ne sait plus que dire tellement il est surpris. Sa femme, bigoudis en tête, s'exclame en norvégien. Elle me reconnaît et se rappelle la fête de la nuit polaire, moi aussi je m'en rappelle, les gens de Gyesvaer m'avaient offert le premier prix alors que j'avais un déguisement très médiocre. En arrivant dans le village avec mon équipement de motard bibendhomme, et une moto équipée de skis j'étais certainement mieux déguisé, je devais même probablement passer pour un martien.

La visite est très brève, il faut repartir au plus vite, nous devons être impérativement à la poste du cap Nord avant la fermeture. En s'éloignant du village je réalise que nous ne nous somme pas échangé les coordonnées. C'est tout moi ça ! J'arrive comme une apparition et repart aussi rapidement. Je suis venu ici leur apporter une photo faite il y a 12 ans et repart avec une nouvelle sans pouvoir leur envoyer. Bah, tant pis, je leur apporterai cette photo dans quelques années.

4ème épisode

Comme chacun le sait le mois de mai est le mois des ponts. Ce n'est pas parce que nous sommes partis en expédition que l'on ne doit pas s'en payer. Fort heureusement en Norvège, nous avons eu le loisir de nous en taper quelques uns. Enfin, excusez moi, nous avons plutôt essayé de ne pas les taper. Eh oui, en France, au mois de mai on fait des ponts, ou l'on danse dessus comme en Avignon. En Norvège par contre on passe dessous. Aussi vagabond que soit notre embarcation il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un voilier. Une hauteur minimum entre le dessous du pont et le niveau de l'eau est nécéssaire. Cette hauteur doit impérativement être légèrement supérieure à celle du bateau (à partir de la ligne de flotaison*) plus le mât, le " légèrement " étant la prise en compte de la houle. Cette distance n'étant pas toujours indiquée sur les cartes ou sur l'édifice lui même, la difficulté a donc consisté à mater les constructions qui ne sont pas à la hauteur de notre embarcation.

Bien qu'ils soient très connu à l'étranger que les français sont souvent en rade à cause des grêves et des ponts, il n'en resterait pas moins désagréable de se faire bloquer en Norvège par un pont. Face à cette difficulté, l'essentiel est de ne pas perdre le moral, rien ne doit nous démâter. Pour ce faire, il faut procéder de la manière suivante.

Vous mettez un Eric Brossier à la barre, une France Pinczon du Sel en haut du mât, et puis quelque personnes à gesticuler sur le pont. Les gesticulateurs de ponts ne sont absolument pas indispensable, c'est seulement pour une question d'ambiance. En ce qui concerne l'ambiance, il y a aussi ce qu'il faut en haut du mât. Des compétences particulières sont d'ailleurs nécéssaires, la vigie ne doit pas avoir le vertige ni être sujet au mal de mer, une connaissance de la haute voltige est aussi bienvenue. Ah oui ! J'avais oublié de préciser que notre chère embarcation a une forte tendance au rouli et au tangage. Pour mieux comprendre le problème je vous encourage à mener l'expérience suivante.

Allez dans votre salle de bain, installez vous dans votre baignoire remplie d'eau, prenez le canard du petit dernier et faites le basculer de gauche à droite et d'avant en arrière. Vous pourrez déjà constater les mouvements désordonnés et intempestifs de la tête de ce pauvre canard. Alors maintenant, fermez les yeux et immaginez la même chose avec un bateau surplombé d'un mât de 18 mètres. C'est un peu comme si vous montiez dans un cocotier un jour de grand vent, à la différence près que c'est vous qui vous faites secouer le cocotier.

* Pour ceux qui ne connaissent pas la ligne de flotaison, se référer à une caméra de bois précédente soulignant l'importance fondamentale de ladite ligne.

3ème épisode

Eric vient de me réveiller, je dois prendre mon quart. Il fait nuit et je dormirais bien encore un peu. Heureusement la nuit n'est plus très longue maintenant, elle ne dure guère plus de quatre heures. Curieux cette expression, " prendre le quart ", puisque nous sommes 5 à bord, on devrait plutôt dire prendre le 5ème.

Bon, partons sur ce principe. Je suis donc le 3ème à prendre mon 5ème depuis que nous avons institué les quarts. En entrant dans la timonerie, c'est le choc, la chose la plus inattendue se trouve droit devant à quelque centaines de mètres : une maison ! Instantanément j'ai envie de saisir la barre pour dévier le bateau. La raison me retient. Eric barre depuis quelques heures, il ne peut tout de même pas nous envoyer droit à la collision. Après cet instant d'émotion, le computeur prend le relais. Cette information visuelle passe par le nerf optique, arrive en vrac dans la boite crânienne, la matière grise se met en action, enfin, ce qu'il en reste. Mais faisons l'analyse ensemble si vous le voulez bien. Nous sommes sur un bateau, en mer, donc à priori une maison n'a rien à y faire. Il n'y a pas de petites îles dans le secteur où elle pourrait être posée. Je ne crois pas à un mirage, ou à une photo posée à l'avant du bateau par cet équipage de blagueurs. Elle n'est certainement pas tombée du ciel, il ne peut s'agir que d'une maison posée sur un bateau. L'éclat de rire d'Eric me ramène définitivement les pieds sur mer. Ce farceur a pris soin de se positionner dans l'axe, juste derrière la maison pour que je ne puisse pas voir les feux du bateau. En réalité, la maison est posée sur une barge et tractée par un bateau.

Deux heures passent à essayer de doubler la maison la plus rapide jamais rencontrée. Quand enfin je fini par la semer, nous arrivons dans un passage très étroit. Il faut passer entre une île et le continent, de chaque côté il y a une balise éclairée. Progressivement en s'engageant dans cette passe une troisième balise apparait. Les cartes ne l'indiquent pas, peut être est-ce un bateau. La nuit n'est plus très sombre, je devrais en distinguer les contours, pourtant il n'en est rien. Cette balise aux feux jaunes me semble curieuse, il n'y a pas de doutes, elle vient vers nous. Je suis un peu désemparé, malgré ce rapprochement constant je ne peux toujours pas définir le contour d'un bateau. Mon pauvre computeur est mis à rude épreuve cette nuit. S'agit-il d'une balise qui navigue ou d'un bateau fantôme ? Eric qui est resté comme soutient moral au barreur perturbé que je suis se précipite sur le livre de bord pour étudier les différents feux et balises. Heureusement qu'il est là, j'ai comme l'impression que nous sommes mal barrés. Tout à coup il s'écrit :

" C'est un sous-marin ! ".

Le barreur se dit dans sa tête :

" C'est ça t'as raison, je te connais mon lascard. "


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